Nicolas Rozier
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Les Bienveillantes, Jonathan Littell

1/9/2026

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Depuis vingt ans, le roman de 900 pages somnolait dans mes piles. Je ne sais pourquoi au juste je l’avais écarté après l’avoir acheté assez vite au moment de sa parution et du battage autour de son thème : les mémoires d’un officier SS. Plus que les relents de soufre, à l’époque, prétendument émanés du sujet, je garde le souvenir certes imprécis mais désagréable du tapage médiatique. Le peu que j’avais entendu ou cru entendre entoura le roman d’un halo nauséeux. J’imaginais un texte parfaitement calibré pour les hommes, quinquagénaires de préférence, durs et amers, entrepreneurs licenciés dans l’impasse, s’adonnant avec une ivresse mauvaise à une lecture vengeresse par procuration, se repaissant de la description des crimes nazis. Une première fois, puis quelques années plus tard, j’avais tenté, sans succès, de débuter ce pavé. J’y trouvais un ton froid et mesuré, presque un maniérisme factuel drapé dans son style d’archives. Ma lecture, entre temps, du monument humaniste de Vassily Grossmann Vie et destin, mais aussi des deux romans L’Art français de la guerre d’Alexis Jenni, et Hhhh de Laurent Binet, ont sans doute contribué à m’y remettre.
Le début du roman n’échappe pas aux turbulences de l’entame. Les romanciers ont souvent tendance à démarrer un ton trop haut ou trop bas, et souvent, les premières pages ont la fébrilité de toute chose adossée à un vide. Bien décidé, cette fois, à plonger dans les Bienveillantes, je retrouvais ces enjeux du départ. Littell, dans les premières pages, sacrifie peut-être à trop d’exigences. Il tente à la fois de régler la voix de son personnage, Maximilien Aue, ancien officier SS, entrepreneur en dentelles dans le Nord de la France, qui s’apprête à écrire ses mémoires, et de proposer du même coup un « pacte » de lecture. Or, dans ces pages où l’ancien officier s’arroge le droit d’écrire en tranchant sans délai le « cas de conscience », il entre un peu trop de morgue et de cynisme. Ce fut là sans doute, pour moi, la raison des deux premiers empêchements. Passée cette étape, où une avalanche d’horreur complaisante était à craindre de ce personnage froid et peut-être sournoisement imbu de ses crimes, nous entrons dans un chef-d’œuvre d’exploration des états psychologiques, de leurs modulations et subtilités. Maximilien Aue y devient, sinon attachant, du moins d’une compagnie très passable, et la plus grande réussite du roman, outre la faramineuse mine historique qu’il recèle, tient au modelage de ce personnage aussi complexe que tangible. Les assassinats auxquels Aue participe en personne, ne parviennent pas à nous couper de lui. J’ignore quelle est la nature précise de ce crédit accordé au personnage en dépit de ses crimes. Cela ne saurait se limiter à la fameuse dispersion des responsabilités ou au filtre de la fiction. En quelque sorte, c’est le SS, exploré à la loupe par Littell qui devient à son tour le sujet d’une expérience, le cobaye d’une plongée dans l’abîme. Rien ne ressemble tant à l’histoire d’une damnation que l’histoire de cet individu. En raison, notamment, de l’adhésion fluctuante de son personnage aux débordements qui l’entourent, Littell parvient à nous caler dans une relation proche du neutre avec Aue, et cet investissement affectif mesuré confère une grande disponibilité au regard du lecteur sur les circonstances. Aue aux enfers devient un guide courtois au milieu des crimes dont la bestialité le révulse, au point qu’il n’hésite pas à se mettre en danger (il provoque en duel un officier), par son refus des outrances cruelles. D’autre part, la sexualité complexe d’Aue (incestueux avec sa sœur aimée d’un amour exclusif ; homosexuel par ailleurs), fragilise cet homme dont l’orientation et les désordres sexuels s’ils eussent été révélés, lui auraient coûté la vie. Sa vulnérabilité, même si une grande assurance la compense, enrichit le bourreau de ses propres tourments. Aue est une sorte de virtuose de la survie en terrain dangereux, que ce soit avec ses collègues dans le cadre des conflits de service nourris par les rivalités entre la SS et la Wermacht) ou au front, à Stalingrad, confin imaginaire du roman dont les ruines enneigées semblent une planète de non-retour, la carcasse difforme d’une ville disparue sous les strates de tuerie glacée, dont Aue réchappera cependant, après une grave blessure à la tête.
Les Bienveillantes offre un tableau très complet de la condition humaine. Une humanité dont l’étrange, pour nous Français, vient en partie de la tonalité germanique. Dans cette comédie humaine proposée par Littell, les petits riens qui font la culture latine sont aussi absents qu’une soustraction de teintes chaudes dans un paysage soviétique. La galerie de personnages, foisonnante, nous donne à chaque instant le trouble de surprendre l’ancien ennemi à fleur d’intimité. Mais le plus grand de ces troubles reste ce composé mental de l’officier SS Aue, en qui cohabitent un homme épris d’art et de culture, un mélomane, et un fanatique adhérant pour une large part à l’idéologie criminelle du régime. Les conflits internes dont Aue est le siège orientent la multitude des teintes prises successivement par le récit ; une telle richesse de variantes que le texte y prend son épaisseur diaprée. L’effroi et la conscience taraudeuse n’altèrent en rien les perceptions raffinées de Aue. Il faut d’ailleurs souligner les nombreuses pages dignes des meilleurs poèmes en prose, et les surclassant selon moi car je les trouve dans leur élément naturel entre deux blocs narratifs ; elles s’y coulent non comme des intruses mais comme de parfaites continuités organiques. Les brefs tableaux, comme préparés par les roulis narratifs de cinquante pages ou plus, y trouvent une fraîcheur et une acuité remarquable. Loin d’être tenté par un traitement disons, plus expéditif d’une vision par la fenêtre, Littell traite avec le plus grand soin ces entrevisions. Les tableautins très habilement amenés comme des prolongements de l’action, retentissent esthétiquement sur les scènes entre quatre murs. Dans ce roman total où abondent les scènes de bureau, Littell ne coupe jamais ses personnages du macrocosme. La géographie béante, accentuée par l’impression d’une steppe sans fin à l’Est, donne sa démesure au roman. Les paysages comme les hommes sont saturés d’angoisse. Le roman ne marche pas au suspense, mais à la terreur. Une terreur de fond, qui gronde aux tempes, quand elle ne gronde pas au ciel, en centaines de bombardiers. L’odeur et les bruits de la mort de masse et de la mort violente cernent chaque instant convivial ou simplement de répit. Cette manière qu’ont les personnages de jouer à la vie, et de s’empresser à le faire, quand l’occasion se présente, les voue à un théâtre macabre assez semblable, sur le plan olfactif, à l’odeur la plus récurrente dans le roman : l’odeur nauséabonde et douceâtre des cadavres. La palette émotionnelle correspond à la variété des paysages. Des villes bombardées aux steppes interminables en passant par les mornes campagnes polonaises, champs de patates ponctués de sous-bois rachitiques, Littell rassemble une collection de paysages aussi inhumains que grandioses. La guerre, comme réfractée sur des soleils agrandis, étincèle aux crêtes des cimes, dans le Caucase, et colore des plaines hors d’échelle. Par l’entremise de son personnage, que le peu d’attaches familiales rend disponible à la contemplation et aux plaisirs de l’esthète, Littell capte la splendeur des paysages labourés à la bombe. En différents points de la carte, sur le front de l’Est, l’officier Aue se conduit, y compris en mission, comme un flâneur invétéré. En lui, un encyclopédiste amateur, aux pensées humanistes plus ou moins contrôlées, coïncide avec le SS fanatisé. Pour se remettre du surmenage après les atrocités de « la Grösse Aktion » en Ukraine, Aue est envoyé en cure de repos forcé sur les bords de la mer noire, où le convalescent séduira patiemment un subalterne SS, sur fond de villégiature irréelle. L’horizon s'y colore d’artillerie lointaine, séjour suivi par une phase semi-touristique au pied des montagnes du Caucase où Aue se lie d’amitié avec le linguiste Vöss. L'épisode caucasien finira à Stalingrad, où, pour le punir des écarts dont la rumeur l’accuse avec insistance, et pour son entêtement à contester la décision du massacre d’un petit groupe ethnique, son supérieur, le général Bierkamp, l’envoie à une mort certaine.
Les Bienveillantes offre au lecteur une sombre mais suprême aventure où le Berlin des années de guerre, (qui rappelle celui de Nord de Céline et de Sous les bombes de Gerd Ledig), est l’épicentre d’une géographie où l’Ukraine et les montagnes du Caucase déploient les fragments d’une terra incognita. Les zones de mission, en Pologne, d’un camp à l’autre, avec notamment la SS « haus » de Lublin, sorte de taverne à débauches, (mais aussi les bordels berlinois ou les autres baraquements à beuverie), inscrivent les Bienveillantes dans une grande tradition picaresque tout en dépassant allègrement le cahier des charges des péripéties hautes en couleurs. Comme l’un des ingénieurs de Speer vient à s’exclamer à la visite des tunnels où se construisent les fusées V1, coupés de galeries où gisent les détenus agonisants et maculés d’excréments : « Mais…C’est l’enfer de Dante ! », le roman superpose les extrêmes et enchaîne les dépassements de limites. Les scènes d’anthologie se recouvrent et elles semblent mener à cette calotte de glace, à Stalingrad, où le légiste Hohenegg accueille Aue dans son trou pour quelques heures, dans une fraternité catatonique. 


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