Nicolas Rozier
  • Accueil
  • Bio / Expositions
  • Publications
  • Peintures
  • Pastels
  • Encres
  • Un garçon impressionnable
  • Articles de NR
  • Actualités & Presse
  • Contact
  • Mentions légales

Hommage à Zéno Bianu

1/10/2026

0 Commentaires

 
Image
Le battement du monde, abordait Bacon et Van Gogh en contrepoint. Cet essai fut mon premier livre de Zéno. A l’époque, je cherchais des textes autant que des hommes, une présence alliée, un foyer d’affinités électives. Nous étions en 2003, je peinais à montrer mon travail, et j’avais prévu de me rendre à l’Hôtel Beury, un centre d’art et de littérature, dans les Ardennes, où les poètes venaient lire à voix haute devant une cinquantaine d’invités et de curieux, parfois plus. Ce jour-là, Zéno accompagnait trois autres écrivains : Jean-Baptiste Para, André Velter et Marcel Moreau. Je venais de lire Le Battement du monde et m’étais convaincu que je pourrais approcher, au sens fort, cette voix reconnue dans le texte et ses prédilections. L’amabilité de Zéno me facilita la tâche. Avec le moins d’embarras possible, quelque part entre la fierté et le manque d’assurance, je l’invitais à découvrir quelques reproductions de mes dessins et peintures, sans proposition particulière mais en espérant, bien sûr, l’intérêt du poète, et, qui sait, son enthousiasme. Zéno feuilleta les visuels et me demanda d’être patient, il me faudrait attendre un ou deux mois avant d’espérer un retour. Trois jours après, je recevais une carte postale où Zéno m’invitait à Paris. La rencontre, Cours de Vincennes, fut d’une toute autre tonalité. Ce fut comme si reprenait une fraternité de longue date. Zéno aimait à jouer d’une certaine distinction et de son assise dans le monde des lettres, mais avec le peintre trentenaire que j’étais, provincial et sans relations d’aucune sorte, il se fichait des galons et regardait droit dans les yeux. Zéno montrait un talent instinctif, vraiment sauvage, à déchiffrer la texture d’un désir d’art. Pour une large part, il accéda, et aima tout de suite, je crois, mon penchant artistique. Les œuvres d’Artaud, van Gogh, Lecomte, n’officiaient qu’à titre de balises dont l’évocation, d’ailleurs, nous suffoquait. Nous en parlions en serrant les dents, enfin moi, car Zéno, lui, devenait plutôt pâle à la mention des géants, mais enfin, c’est peu de dire que nous faisions grand cas de ces hommes ; ils nous suivraient toute notre vie en ne cessant d’influer sur nos jours. Nous nous étions reconnus, aussi, dans notre manière de les aimer et cela donnait un prodigieux soubassement à nos dialogues, mais aussi à ces ponts télépathiques dont parle Daumal dans « Nerval le nyctalope », ce summum de l’amitié, sa part inespérée. Très vite, un projet de création s’esquissa autour d’un titre : « Je viens du profond » portraits de Roger Gilbert-Lecomte. J’envoyais un portrait de Lecomte (un dessin numérisé) et Zéno me répondait d’un poème. Comme je réagissais vivement à chacun de ses textes, il fut décidé d’adjoindre mes réactions à chaud. Ce dispositif en trois temps rythma les quelques semaines qui nous séparaient des grandes commémorations organisées à Reims, dans ma ville natale, autour de la revue littéraire Le Grand Jeu, dont Zéno serait l’un des passeurs. Notre projet qui finalement ne sera jamais publié, (Zéno ne parvint pas à ses fins, cette fois, avec les éditions Virgile), fut néanmoins exposé à la Comédie de Reims. A partir de cette époque, Zéno fit tout son possible pour m’aider, non seulement à montrer ma peinture mais aussi à présenter mes textes. Auprès des directeurs de revue et des éditeurs, il n’eut de cesse de me défendre, de prononcer mon nom en toutes sortes d’occasions dont je ne saurai jamais rien, mais ce travail de fond en ma faveur, je l’ai toujours senti, à distance, depuis Reims, et j’en ai observé les effets bien tangibles. J’ai connu rapidement, grâce à lui, des hommes qui devinrent des amis, notamment l’immense Marcel Moreau, mais aussi l’inestimable Charles Dobzynski. Le projet collectif Tombeau pour les rares naîtra de cette période effervescente. Zéno était coutumier de ce soutien apporté aux artistes. Je le vis parfois dans ses œuvres. Il se courbait légèrement vers le mouron perpétuel de l’éditeur, et le suivait de sa voix suave. L’éditeur pouvait toujours se dérober ou éluder de toutes les manières, Zéno revenait, un ton plus bas, avec d’autres arguments. Il y fallait plusieurs mois, parfois un an ou plus, mais souvent, l’éditeur capitulait. Il finissait par croire que le projet comme la décision venaient de lui, prérogative que Zéno lui cédait alors volontiers pourvu que le projet aboutisse. Cette attitude fraternelle et les démarches inlassables qui la traduisaient au jour le jour, sont indissociables de la poésie de Zéno, parfois si porteuse de lumière chaude et nourricière, que la prise semble manquer au lecteur tant les colonnes de mots y sont purifiées. Ses poèmes à mots comptés, en vers libres, organisés en colonnes, donnent l’exemple d’une sorte de moule élastique. Mais Zéno ne versait jamais dans la fatrasie ; en ses vers centrés, une solennité minérale prévaut. Ses recueils ressemblent à des suites de stèles aériennes, translucides, où l’on entend le timbre et les mots à voix basse du poète. Zéno les lisait si souvent à voix haute, lors de récitals par centaines, que sa vocalisation finissait par habiter l’imprimé, doublant les caractères. D’un lyrisme rentré, hanté par une scansion de basse, ses poèmes s’éploient en sobres extases.
 
Tu n’as plus rien
d’enfoui
le chaos te traverse
 
tu écoutes
tel un feu follet
des amplitudes
 
une ritournelle
au bord du vide
effleurant les lointains
 
la douce euphorie
du fin fond
de tout
 
 Les mesquineries du petit monde de la poésie provoquaient son rire, quasiment rabelaisien, mais d’autres fois, et quel que fût le détachement de cet oriental de Paris, il s’emportait à ma surprise et à ma joie, n’en pouvant plus des indignités en avalanches. Son assiduité inhumaine pendant trente ans, Place Saint-Sulpice, lors du marché de la poésie, me laisse pantois. De ses bons yeux invinciblement dispos, Zéno accueillait les vagabonds perdus entre les stands, et parvenait, je ne sais comment, à rompre cette infranchissable distance entre les murailles des livres et le cœur radiant d’un poème. Le livre à la main, tendu vers la lectrice indécise, il semblait capable d’en souffler la matière ; la petite dame, embuée de mots comme d’un parfum, en goûtait la fragrance, il ne restait qu’à poser le volume et à tourner la dédicace. Parfois, il me semblait que l’opération se passait même sans livre, rien qu’aux yeux, à la bonne tête de Zéno et à la prescience du chaland. D’un été à l’autre, j’apercevais une technique très au point sur le stand ; non sans l’assistance d’un petit gobelet, non du classique picrate en cubitainer, mais d’un whisky. Cette habileté et ce mérite relationnels ne touchaient en rien à la profondeur fondamentale du projet de Zéno. Un indéfectible lyrisme hantait son visage volontiers rieur. Lecomte et Artaud furent d’emblée pour nous un creuset de reconnaissance. J’aimais la faculté d’admiration de Zéno. Elle s’exprimait chez lui par la prose, et rejaillissait d’ailleurs comme une implosion prosatrice au sein même de ses vers. La présentation de Zéno dans son édition aux Poètes du Grand Jeu, non seulement excellent liminaire, mais grand texte à part entière, atteste du niveau de sa ferveur. Bien souvent, au cours de nos têtes à têtes, j’ai connu l’homme vibrant que je retrouvais dans ces lignes, un poète hanté par l’absolu, le visage transformé par une gravité sans nom. Nous avions aussi en partage « l’énigme de la face humaine » et l’absolu en poésie. Ce point de touche se suffisait à lui-même pour que nos marches parisiennes ou rémoises, d’une rue à l’autre, soient empreintes d’une immense tendresse où un silence bondé parlait pour nous. Je me souviens moins de Paris, à l’atmosphère muséale-mondialiste, que des rues rémoises où vivaient encore, en transparence des façades hivernales, les ruines de Reims la très-plate, où les adolescents Lecomte et Daumal, autour du sphinx de la cathédrale incendiée, fourbirent leurs premiers poèmes. Zéno s’imprégnait à fond de cette jeunesse du monde, engloutie, mais toujours vivace. Quand je le promenais en voiture, je sentais ses yeux à la vitre et leur manière de darder. Il se taisait, mais j’entendais la légende : « pas l’infini bavardage du mental, mais ce seizième de soupir où s’offre la clarté nue ».
0 Commentaires

Votre commentaire sera affiché après son approbation.


Laisser un réponse.

    Catégories

    Tous
    1981
    5e Symphonie
    Adrian Lyne
    Albert Londres
    Alberto Giacometti
    Alejo Carpentier
    Alquin
    Anaconda
    Auerbach
    Barbé
    Barbé/Prevel
    Barbey D'Aurevilly
    Baselitz
    Beckmann
    Berni Wrightson
    Bloy
    Brisseau
    Bukowski
    Buzzcocks
    Canet-Plage
    Capitaine Conan
    Carlos Onetti
    Carpentier
    Cărtărescu
    Carver
    Cathedral
    Céline
    Charles Bukowski
    Contes De La Folie
    Dans Le Ciel
    David Peace
    De Bruit Et De Fureur
    Décor De Jeunesse.
    De L'amour Et De La Mort
    Demme
    Depestre
    Ebène
    Ecole De Londres
    Egon Schiele
    Eté Indien
    Expressionnisme Allemand
    First Blood
    Georg Baselitz
    Giacometti
    Giger
    Gilbert-Lecomte
    Grossman
    Gustav Mahler
    Hadriana Dans Tous Mes Rêves
    Henri Bosco
    Herbert Lieberman
    Hitchcock
    Horacio Quiroga
    H.R. Giger
    Hubert Selby Jr
    Jackson Pollock
    Jerzy Kosinski
    Joan Eardley
    Jonathan Demme
    Julien Gracq
    Kaputt
    Ken Loach
    Kes
    « Kick And Rush »
    Kitaj
    Kosinski
    Kurt Sanderling
    La Danse Sacrale
    La Geôle
    Le Bonheur Des Tristes
    Le Chantier
    L’Échelle De Jacob
    Le Crime était Presque Parfait
    L'Enfant Et La Rivière
    Léon Bloy
    Léon Golub
    Le Partatge Des Eaux
    Le Saule
    Le Silence Des Agneaux
    Le Vampire De Düsseldorf
    Lieberman
    L'Île Magique
    Lindström
    L’Oiseau Bariolé
    Londres
    Los Pasos Perdidos
    Louis Calaferte
    Luc Dietrich
    Ludwig Meidner
    Malaparte
    Mandelbaum
    Manifeste Pour Une Maison Abandonnée
    Marc Barbé / Jacques Prevel
    Marcel Moreau
    Marcel Schneider/Philippe Brunet
    Matta
    Max Beckmann
    Michael Biehn
    Mircea Cărtărescu
    Nabokov
    Nécropolis
    Nerval
    Nicolas Alquin
    Octave Mirbeau
    Picasso
    Pnine
    Pollock
    Prevel
    Quincey
    Quiroga
    Raymond Carver
    Red Or Dead
    René Depestre
    Requiem Des Innocents
    Roberto Matta
    Roger Gilbert-Lecomte
    Roger Vercel
    Roger Vercel – Eté Indien / Capitaine Conan
    Ron Kitaj
    Ryszard Kapuściński
    Schneider
    Schönebeck
    Seabrook
    Selby Jr
    Shostakovich
    Siouville
    Solénoïde
    Souvenirs D’un Pas Grand-chose
    Stockhausen
    Sugar Ray Leonard
    Sylvie
    Terminator
    The 15th
    Thomas De Quincey
    Un Balcon En Forêt
    Un Siècle D'écrivains
    Vassili Grossman
    Vercel
    Vie Et Destin
    Villiers De L’Isle-Adam
    Voyage Au Bout De La Nuit
    William Seabrook
    Wire
    Zumeta

Proudly powered by Weebly
  • Accueil
  • Bio / Expositions
  • Publications
  • Peintures
  • Pastels
  • Encres
  • Un garçon impressionnable
  • Articles de NR
  • Actualités & Presse
  • Contact
  • Mentions légales